Maurice AGUÉEV - Roman avec cocaïne
1934
De l’homme, personne n’a jamais trouvé trace. Ni à Paris, ni à Constantinople, ni ailleurs, d’ailleurs. Maurice Aguéev, puisque c’est son nom d’auteur, demeure toujours aujourd’hui une énigme. Est-il vivant ? Nulle trace de sépulture connue. À ce jour, le doute continue de planer sur l’identité véritable de celui qui a livré Roman avec cocaïne, derrière lequel certains crurent reconnaître un Nabokov tout heureux de prévenir le scandale, à l’abri d’un mystérieux avatar. Le roman était peut-être l’œuvre de quelque agent secret, ce qui contribua grandement à l’enracinement durable de ce mythe de la littérature russe. Et ce livre, entouré depuis sa première publication d’un halo sulfureux, de disparaître peu à peu des rayons des librairies, ce qui n’empêcha nullement que, dans le petit cercle clos des russes exilés et plus généralement celui des thuriféraires férus de littérature, on continua jusqu’à nos jours de se le passer sous le manteau, de génération en génération. Jusqu’à ce qu’il soit de nouveau publié vers la fin des années quatre-vingt-dix.
Depuis la Turquie, l’auteur mystère signe donc Maurice Aguéev. À jamais un homme sans visage et sans timbre. La seule voix qu’on n’ait jamais pu entendre est celle de son héros qui hante ce récit. Le reste est à imaginer. Récit autobiographique ? Si tel est le cas, libre aux exégètes d’expliquer la fleur vénéneuse qu’Aguéev a tirée du fumier du monde.
Début des années trente. Un paquet en provenance de Constantinople parvient au directeur de la revue parisienne Nombres, laquelle s’adresse aux intellectuels issus de la première vague d’émigration russe. Ainsi naît la légende du « manuscrit trouvé dans un paquet » que la luxueuse parution s’empresse de publier sous le titre : Récit avec cocaïne. Aussitôt, le texte ébranle les consciences et provoque une onde de choc. Du coup, rares seront ceux, en première édition, qui auront la chance de le lire. Vraiment. Ceux qui sont trop remués par les révélations sur les mœurs dissolues de la jeunesse russe l’escamotent derechef. Les autres, bousculés par l’étonnante matière, usent leur érudition au petit jeu des correspondances littéraires. Erreur : il faut vite admettre que Roman avec cocaïne ne ressemble qu’à lui-même.
À l’époque où paraît cet ouvrage, les lignes de poudre blanche ne sont guère prisées. Le sépia se prête davantage aux récits opiacés. L’Indochine et les délires d’aventuriers en mal d’amour pour la Tonkinoise taquinent le lecteur de la vieille Europe. C’est ici qu’il faut comprendre le parfum de scandale qui a d’emblée opacifié le propos du roman. S’il est certes question de coke – et longuement dans un des quatre chapitres cloisonnés en huis clos où, peu à peu, l’outrecuidance du héros réduit, recuit à l’étouffée dans les flammes d’un enfer personnel où il va se perdre – le principal est ailleurs. La coke n’est là qu’en stock, truchement révélateur.
Le tour de force de ce récit halluciné c’est bien de ne pas l’être tout de suite. L’auteur installe son personnage, le veule Vadim Maslennikov, dans une chronique de la vie lycéenne de l’époque, gants blancs et ego surdimensionné en sautoir. Mais la chronique ne dure que le temps de l’installation des personnages. Il y a du Bas fonds de Gorki dans certains passages, même si nous sommes en présence de jeunes garçons issus de la moyenne bourgeoisie et de la belle société. Reste que, malgré la noirceur de certains de leurs traits, ses figures aussi ambitieuses qu’ambivalentes ne plongent jamais tout à fait. Les souterrains sinueux, empruntés et souvent choisis avec délice demeurent en surface et s’apparentent aux cercles vicieux qu’ils effectuent en boucle sur les boulevards où ils traquent l’amour, au moins de quoi s’acoquiner et se durcir le cuir au détriment des filles qu’il faut bien contaminer si l’on veut parvenir à se vacciner le cœur. À ce petit jeu de dupe sordide, Vadim excelle, obnubilé par le rôle de prince qu’il a fantasmé à sa démesure.
Dès lors, des Bas fonds on bascule inexorablement dans le sous-sol dostoïevskien. Mais Maurice Aguéev demeure unique dans l’art de centrer l’action sur les protagonistes de l’histoire. La ville est omniprésente, entre ombres lumineuses et lumières blafardes. Elle craque sous le gel avec, flottant dessus, la chape de plomb de ciels couleur de framboise sale. Ville décrite avec une minutie poétique d’une noirceur inédite et des façons de maître flamand. Mais elle constitue un décor lointain. Tout juste perçoit-on que nous sommes d’abord à l’aube de la révolution d’octobre, puis qu’elle a eu lieu.
À la fin de ce périple oppressant, il ne restera rien qui puisse être sauvé. Pas même l’amour noble et spirituel, dès lors que « les charmes du corps des femmes sont comme des odeurs de cuisine, excitants quand on a faim mais répugnants une fois rassasié. » Outre la force de ses descriptions proustiennes, la musique d’un phrasé qui par instant n’est pas sans évoquer Musil, Roman avec cocaïne reste le plus grand manuscrit de la lacération consciencieuse et jusqu’au-boutiste de la conscience humaine.